ЯЭPUBLIQUЭ TФTALITAЯISTЭ DU SIMOЙTHФLLФTISTAП

| Janvier 2010 | ||||||||||
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III.
Une brume pourpre et légère recouvrait docilement le sol de la centrale, explorant avec élégance le moindre recoin tout en accordant quelques caresses imperceptibles aux passants souriants. Au passage de Sligo, les volutes s'enroulèrent quelques instants autour de ses jambes, et le reconnaissant, s'effacèrent dans un harmonieux piapement.L'usine météorologique était remplie de ces fumerolles intrigantes, résultat du sulfureux mélange entre les eaux de pluie et certains rayons des arcs-en-ciel du troisième étage, faisant flotter un parfum de lilas fraîchement coupé au sein de l'immense orbe silencieuse.
L'intérieur de la structure abondait d'étranges machineries à la fonction ésotérique, de murs translucides sur lesquels se reflétaient quelques flocons rieurs, d'interminables tuyaux multicolores dont personne ne connaissait ni l'origine ni la destination, et de portes coulissantes à travers lesquelles la brume violette s'insinuait en essayant de passer inaperçue. La vision que l'on avait en pénétrant pour la première fois dans ce bâtiment tenait à la fois de l'usine de Charlie et la Chocolaterie, de la Brasserie Guinness et du Palais du Luxembourg, mais comme ces derniers lieux ne disposaient d'aucune existence tangible sur Lune, personne n'avait cette impression.
Sligo traversa paisiblement la salle des couleurs froides, dans laquelle étaient conçus de manière astucieuse bleu, vert et autre indigo, grâce à quelques ingénieux ingénieurs en robe blanche qui s'affairaient en manipulant d'étranges machines. L'un d'eux chantonnait une ballade sautillante, qui s'empara de l'esprit de Sligo dès qu'il le salua en passant près de lui. La fumée mauve était ici plus épaisse que dans le reste de la centrale, et une dizaine de chats striés de rayures de même teinte s'amusaient à se dissimuler l'intérieur, arborant un sourire malicieux qui en aurait interpellé beaucoup. En observant avec attention, on pouvait remarquer que d'innombrables minuscules souris bleues étaient étendues allongées dans leur pelage abondant, couinant comme il se doit pour un rongeur, discutant certainement de la pluie et du beau temps puisque c'était bien le bon endroit. Au même titre que l'homme, les marsupiaux avaient trouvé un moyen de transport qui leur convenait, à la fois confortable, multifonctionnel et discret comme un premier ministre dans un club échangiste. Il est bien connu que les souris lunaires bleues aiment à être vus, tirant à l'occasion la vibrisse de leur félin domestique afin de lui faire pousser un miaulement mélodieux.
Après avoir emprunté trois ascenseurs sphériques, huit couloirs en zigzag, traversé la salle de pluie occupée par une centaine de fontaines Wallace, puis celle de neige où il échangea quelques mots avec un ingénieur déguisé en yéti, Sligo parvint enfin à la salle des nuages où il travaillait. L'endroit était particulièrement vaste, et des files entières de moutons hésitants patientaient, attendant leur tour pour passer à l'intérieur d'une imposante machinerie qui trônait au centre de la pièce, affecteusement surnommée la Broyeuse à Bovidés, dans laquelle les animaux ne faisaient que subir des traitements inoffensifs - dans la plupart des cas du moins. Une longue locomotive à battre les oeufs en neige circulait sans discontinuer le long des murs cotonneux de la salle circulaire. Elle permettait de mélanger la laine et le blanc des oeufs battus (mais qui n'ont jamais porté plainte pour autant), et d'y ajouter à l'occasion quelques passages des rêves que font les enfants à l'approche des vacances, capturés dans de petites éprouvettes aux quatre coins de lune pour ensuite être acheminés à la centrale météorologique.
C'était un travail assez difficile que de fabriquer des nuages, mais Sligo s'en accommodait. Mieux, cela lui plaisait. Il y avait beaucoup plus contraignant, et les collègues de la centrale cantonnés à l'assemblage des arcs-en-ciel pouvaient en témoigner. Ils se coupaient si souvent avec le verre tout juste refroidi des couleurs capricieuses qu'ils n'avaient jamais eu aucune difficulté à se procurer les pigments de rouge, fondamentaux dans le processus d'élaboration des arcs lumineux.
Et puis c'était un tel plaisir que de voir les jeunes nuages reconnaissants s'envoler par la cheminée de la grande locomotive, avant de gagner les hauteurs de la sphère pour tester de nouvelles formes, nourrissant les rêveries des rêveurs et l'imagination des imaginatifs. Remplacer les nuages plus anciens, qui s'en allaient reposer sur la surface des lacs crépusculaires de continents lointains, était de toute manière un devoir que Sligo remplissait avec une certaine satisfaction. Qui plus est, c'était aujourd'hui son tour de conduire la locomotive ! Il était pour ce faire accompagné par son camarade Songe, un ingénieur hors-pair qui avait lui-même eu l'idée d'ajouter quelques chimères enfantines à la conception des nuages en les stockant dans des tubes de verre, ce qui donnait à leurs créations des formes aussi variées qu'amusantes. Un grand pas en avant pour la qualité de vie déjà délectable des sélénites.
Songe avait certes l'extravagante habitute d'inhaler les résidus de poudre blanche que laissaient sur le sol les nuages en échappant à leur contrôle, mais cela le rendait tellement euphorique et lui donnait une imagination telle que personne n'avait encore pensé à le lui reprocher. Sligo prit place dans le wagon avant, et après que le brasier gourmand de la chaudière l'ait supplié de lui donner une sucrerie, il lui confia une petite boule de sucre tout juste sortie de son esprit. C'est un peu comme une boule de neige, mais en sucre. D'où le nom.
La locomotive redoubla de vitesse en exprimant sa joie par quelques bouffées de fumée criarde, et allumant un buzz sans y faire attention, Sligo se laissa entraîner par le plaisir non-dissimulé de sentir l'air parfumé frôler sa peau et remplir ses narines. Il sentait qu'il était utile à la société entière, et cela sans contrainte ni frustration. Alors qu'il venait de transmettre la chansonnette à la locomotive, qui l'entonnait à son tour, il se rendit compte qu'il avait tout. Un air entraînant, un ami à ses côtés, une vie qu'il appréciait – et qui l'appréciait, et un buzz magique.
Une souris rosée sautilla jusque sur son épaule, pour lui murmurer qu'il n'avait pas vraiment tout. Il manquait une jolie fille. Sligo savait déjà comment occuper sa soirée. Un regard pensif et un sourire espiègle se dessinaient déjà dans son esprit. Il n'en fallait pas plus.