Monsieur le futur Président de la République,
Force est de constater que vous avez, plus ou moins indirectement, réussi votre pari. Car aujourd’hui, je dois bien l’avouer, j’ai un peu peur. Mais peur de quoi, au juste ?
Pas des immigrés. Je pense en mon âme et conscience que la mixité culturelle et sociale est une chance, et qu’avoir choisi notre pays pour se bâtir un avenir est, finalement, une belle preuve d’amour. J’ai bien quelques camarades d’origine étrangère, et ne vous déplaise, je pense que peu d’entre eux s’amusent à l’occasion en égorgeant quelque oviné dans leur baignoire. ‘La France se nomme diversité’, disait Fernand Braudel.
Pas des chômeurs, des pauvres, ou encore des RMIstes. Tandis que plusieurs millions de nos concitoyens aimeraient tant un emploi, je juge déplorable de dénoncer là une quelconque forme de fainéantise ou d’assistanat, terme vraisemblablement si cher à votre famille politique. Si assister, c’est garantir à chacun une existence décente, une chance d’avoir foi en l’avenir, un espoir d’une vie moins rude, alors oui, vive l’assistanat !
Pas des fonctionnaires. J’ai personnellement une grande confiance en l’Etat, comme garant de l’intégrité et du bon fonctionnement de la démocratie, et comme protecteur du peuple. Les membres de la fonction publique, qu’ils soient infirmiers, administrateurs, pompiers, ou profs, ont fait le choix de servir leur pays d’une manière assez noble, en garantissant son fonctionnement et son futur. Après 14 ans environ passés dans le système éducatif, je peux le dire ; les fonctionnaires font un beau métier, et généralement le font bien.
Pas de l’idéologie de Mai 68. Préféreriez-vous donc un temps où les femmes devaient demander l’autorisation à leur mari avant d’ouvrir un compte bancaire ? Un temps où l’homosexualité était plus ou moins condamnée ? Un temps ou l’autorité paternaliste et phallocratique était à son comble ? Le monde change, entraînant des évolutions inexorables. Il y a 39 ans soufflait un charmant vent de liberté sur notre pays ; ne l’enterrons pas avec violence, comme vous projetez visiblement de le faire.
Pas de l’idéologie progressiste. Je reste convaincu que la marche vers le progrès humain devrait être la priorité de la France, de l’Europe, et du monde. Ce n’est pas en s’enfermant entre les barreaux des vieilles habitudes ensablées que l’on avancera. Ce n’est pas en refusant de couper les chaînes des traditions rétrogrades que nous irons plus loin. Soyons donc réalistes, demandons l’impossible ! Internationalise, partage, humanisme ; ces mots me parlent plus que jamais.
Alors quoi, quoi, pourrait-on dire ? De quoi ce jeune idéaliste visiblement sans originalité a-t-il donc peur ? L’âge de la majorité, l’avenir devant soi, les camarades en nombre, que peut-on bien redouter dans la vie ?
C’est que, comprenez, monsieur le futur Président de la République, j’ai un peu peur de vous. De vos idées, de votre tempérament, de votre manière de concevoir la politique. Un peu peur de ceux qui vous entourent. Un peu peur des 53% de Français qui ont, dans la journée d’hier, décidé de vous élire au « poste suprême ». Vous pourriez dire que je me suis fait avoir, comme tant d’autres, par la propagande gauchisante et bien pensante. J’ai remarqué que vous aimiez bien ces mots. Mais reprenons dans l’ordre, monsieur.
Si l’on m’avait dit, il y a quelques mois, disons il y a un an, que vous seriez le prochain Président de la République française, représentant du peuple français et ambassadeur de ces 63 millions de citoyens à l’échelle mondiale, j’aurais certainement été assez étonné, et même carrément incrédule. J’aurais dit « Non, c’est impossible, jamais les Français, ce peuple protestataire qui a tant connu les aléas de l’histoire, pourraient élire un tel homme à la tête de l’Etat. Il serait tout à fait incapable d’incarner l’unicité des camarades concitoyens et de rassembler derrière lui la majorité des électeurs ; il serait vecteur de discordes et entraînerait bien trop de protestations. » J’aurais pu dire ça, il y a un an. Mais je pense néanmoins que j’aurais plutôt dit « Non, c’est un sacré con ! ». He oui monsieur le futur Président, je ne vous ai jamais vraiment porté dans mon cœur ; je n’ai pas attendu la majorité. N’oubliez pas que je ne suis qu’un jeune, et que je pourrais même porter une cagoule ! Cela dit, c’est tellement inesthétique que non, définitivement, je préfère les chemises.
Monsieur, je vous désapprouve en de nombreux points, et je dois avouer que certains de vos propos m’ont choqué. D’autres m’ont attristé. Faire la liste de tout ce qui me déplaît dans votre discours serait une tâche longue et fastidieuse. Conservatisme ouvertement proclamé, libéralisme à outrance, multiplicité des pouvoirs, exacerbation du communautarisme ; imaginez-bien que tout cela me pousse plus à la déglutition qu’à l’admiration. Je n’aime pas votre manière de faire ; ce doit certainement être une caractéristique génétique. Peut-être pourrez-vous le vérifier à l’occasion d’un quelconque contrôle de police, après un éventuel anniversaire de camarade trop arrosé. Sait-on jamais. Vous pourrez même en profiter pour surveiller ma conformité avec « l’identité nationale ». En espérant que cette dernière autorise les cheveux longs pour les individus de sexe mâle, chromosome Y s’il vous plaît.
Monsieur le futur Président de la République, je suis conscient que je ne serai pas, loin de là, la première victime de votre politique. Je vis dans une jolie petite famille, dans un joli petit village, dans un joli petit pays. Pas de quoi se plaindre à première vue, quoique ; les sciences humaines vers lesquelles j’aimerais tant me diriger n’ont jamais été un secteur très rentable, et la rentabilité, vous semblez aimez ça. Alors monsieur, permettez-moi d’avoir une petite pensée pour tous les camarades au teint un peu trop hâlé qui risquent de faire encore un peu plus les frais du délit de faciès. Pour tous les camarades quelque peu démunis qui risquent de voir leur précarité prolongée. Pour tous les camarades sûrement trop libertaires pour la société d’ordre et de conformisme que vous appelez de vos vœux. Pour tous les camarades qui ne voient pas l’intérêt de travailler plus, prétendument pour gagner plus. Prétendument. Et enfin pour tous les camarades, peu importe leur sexe, leur âge, leurs origines, qui risquent de souffrir dans les cinq ans à venir de votre politique.
Il est minuit quarante. Hier, à vingt heures, j’aurais préféré voir apparaître sur mon écran bleuté un autre visage que le votre. Celui d’une femme en qui j’avais plus ou moins placé mes espoirs, dans le meilleur mais aussi dans le pire ; Ségolène Royal. Sereine et Rénovatrice. Socialiste et Rassembleuse. J’espérais que les français feraient le choix de l’audace. Ce ne fut pas le cas, faute d’une rénovation sociale-démocrate, à l’image des autres pays européens, du parti majoritaire de gauche. A cause de l’exagération honteuse des médias et des personnalités politiques sur le caractère de cette femme. A cause du machisme latent de la société française. A cause du manque de débat d’idées. Et à cause de la pensée conservatrice dominante en France, aujourd’hui comme hier. C’est ainsi ! Notre pays avait là une belle occasion de montrer sa foi dans le changement positif et dans l’avenir, et de s’illustrer pour de bon en repoussant ses vieux démons nationalistes.
La France a choisi de s’honorer d’une autre manière ; par sa foi en la démocratie, à travers le recul certes insuffisant de l’extrême droite le 22 Avril dernier, et les records de participation enregistrés hier comme il y a seize jours. Monsieur le Président de la République, vous l’aurez compris, vous n’êtes pas un personnage que j’apprécie, et vos idées ne sont pas, loin de là, de celles que j’approuve. J’aurais même plutôt tendance, sans que vous ne le sachiez, et vous ne le saurez probablement jamais, à vous mépriser. Vous auriez comme seul avantage de valoir pas mal de points au scrabble, si tant est que les noms propres étaient autorités. Néanmoins, avec un taux de participation à la hauteur de 86% et un score aux alentours de 53%, il est indéniable que vous êtes un futur chef d’Etat légitime. Les urnes ont tranché et la démocratie s’est exprimée. Que l’on approuve ou pas vos idées, il serait anti-républicain d’aller exprimer sa tristesse dans la violence et la rage, que je désapprouve toutes deux sans ambiguïtés. Monsieur, que je le veuille ou non, de mes 18 à mes 23 (!) ans, vous serez le Président de la République française.
Je serai certainement forcé d’aller manifester contre certaines de vos réformes dès cet été. Peut-être drapeau rouge en main. Je devrai forcément combattre vos idées dans les années à venir, dans le débat de pensée. Je pesterai contre la création de nouveaux ministères à visée peu claire. J’essaierai de ne pas me résigner devant le refus du progrès qu’a exprimé une majorité de français hier. C’est ainsi que va la vie démocratique. Soit.
Aujourd’hui, je ne suis pas désespéré. Mais je suis déçu par le choix des français.
Je ne suis pas vraiment malheureux. Mais j’ai un peu honte pour mon pays.
Je ne suis pas inconsolable. Mais je suis triste. Sincèrement triste.
Mais demain est un autre jour. Reste à savoir si, dans cet autre jour, je devrai me lever à l’entrée de mes professeurs dans la classe. Peut-être plus tard au garde à vous. Mais jamais avec patrie, travail et famille à l’esprit. Dans cet ordre ou un autre.
Puissiez vous ne pas trop maltraiter notre si jolie France. Reste que, quand même… j’ai un peu peur.
Allez hop ! Gardons tout de même espoir, camarades.
- Première photo prise au siège de campagne de l'UMP en Mars 2007 (ça en dit long sur ce qui pourrait nous attendre)
- Seconde photo prise au Kirghizistan.
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