Il existe de chouettes pays, pour sûr. Avec des gens enviables pour les remplir, quelques milliards pour tout vous dire. Des pays avec de grandes tours semblant sorties des évangiles, afin d'essayer un peu d'effleurer de la main la voute céleste. Et de grandes cascades d'eau glaciale où se baigner entièrement nu dans les soirées de doute. Et des sommets saupoudrés de neige bleutés, tout en haut, parce que quelqu'un les a égarés là il y a bien longtemps.
Certes oui, de chouettes pays. Mais plus beaucoup à découvrir. Jetez un oeil, mais pas trop fort quand même. Pas de vides plus blancs que blancs sur nos cartes poussiéreuses. Plus de Terra Incognita pour égayer l'imagination des voyageurs imbibés.
Alors on cherche. On invente un peu avec les outils que l'on nous a donnés. On entrecoupe la mémoire et le savoir, l'imagination vibrante et la douce folie à s'en clouer l'âme sur les murs trop haut de cette tour de Babel. On grimpe les escaliers, marche après marche, en priant pour que rien ne s'écroule.
Au détour des sombres voûtes apparaît une foule innombrable de chouettes pays.
Ce pays là, si lointain où, à l'ombre des arbres tortueux du mois de Mars, on s'autorise quelques tasses de thé toujours chaud, puis quelques autres, et encore quelques autres en compagnie de quelques animaux fantasmagoriques, chimères vaporeuses et tordues dont les ricanements incessants font paraître le temps court. Et ce jusqu'à l'infini, puisque tout le monde est fou .Puisque tout le monde ne ressent rien sinon l'étrange moiteur d'une course éternelle contre le temps à laquelle seule le déraillement de l'âme sauraît répondre efficacement.
Et cet autre là, où les filles ont de grands yeux de chats et miaulent jusqu'à l'aurore dans les temples abandonnés par quelque divinité lassée, partie ensorceler d'autres pathétiques mortels. Et où il ne se passe rien. Un paradis d'ivoire tremblotant duquel il n'est pas possible de s'échapper, retenu par les griffes lanscinantes de ses séduisantes autochtones. Qui s'accroche au pelage se retrouve immédiatement plongé dans une luxure étourdissante. Aphrodisiaque. Interminablement étouffante.
Et ce pays introuvable, où l'homme tant bien que mal tente de lutter contre le froid incessant et la neige aveuglante en s'abreuvant sans cesse de divers nectars. Des alcools inconnus qui tout en permettant la survie, font plonger quiconque y goûte dans l'oubli et l'inertie. Jusqu'à recommencer en se blotissant dans les salles froidement bleutées de longues tours de verre couronnées d'étoiles rouges.Un pays où la nuit, sans cesse recommencée, embaûme l'âme étourdie de ses habitants frigorifiés.
Ainsi de suite. Vous remarquerez à travers votre esprit éclairé que chacun de ces mondes pathétiquement futiles n'est qu'un incessant recommencement. Peu fertile. Encore moins productif.
Car l'on ne parvient jamais en haut de l'escalier. Les marches, toujours, finissent par s'écrouler. Et vous tombez sans même vous en rendre compte, en observant d'un oeil rageur la lumière se dérober tout là-haut. La chute paraît si longue. Si troublante. Mais le sol, compatissant, amortit votre chute, et en vous relevant, vous gravissez à nouveau les marches, seul. Vous savez déjà ce qu'il adviendra, de nouveau, comme d'habitude, incessemment. Malheureusement les seuls pays qu'il reste à découvrir sont à l'intérieur, et vous n'avez plus qu'à repousser les limites, en réveillant sournoisement vos péchés si mal dissimulés. Le quotidien vous ennuie terriblement, à mourir, littéralement. Alors il faut aller plus loin et toucher, ne serait-ce que chatouiller, cette satanée lumière.
Elle est insaisissable ? Tant pis, je retomberai. Je me relèverai, sans avoir assez souffert. Et je voyagerai au moins là, dans cette âme sinueuse et corrompue par les fautes originelles. Je ne suis qu'un homme après tout.
Escalade de nouveau. Tandis que les murs s'estompent, les marches s'illuminent, et un tourbillon de silhouettes féminines désincarnées tentent de noyer le perfide voyageur de cet éternel recommencement.
Je remonterai quoi qu'il arrive.
